Un amour, jusqu' où ?

PORTRAIT DE MARIE-MADELEINE

(d’après ‘Jésus et Marie-Madeleine’ de Roland Hureaux, ch 3, p. 49-64, Edition Perrin, 2006)

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Une Galiléenne

D’après saint Luc, Marie fait partie des nombreuses femmes qui avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour être à son service. La scène de la pécheresse se jetant aux pieds de Jésus dans la demeure du pharisien Simon se déroule très probablement en Galilée. Tous les épisodes qui suivent cette scène se passent en Galilée. Marie est surnommée la Magdaléenne, du fait d’une ville appelée Magdala, qui se trouve à mi-chemin entre Capharnaüm (ville juive et populaire), et Tibériade (du nom de l’empereur Tibère, résidence des rois hellénisés, lieu de luxe et de débauche mal vue des juifs pieux). Marie-Madeleine, comme le Christ lui-même, a de fortes chances d’être galiléenne. La suite du texte de saint Luc nous apprend qu’elle était sœur de Marthe et de Lazare.

 

Une fille de bonne famille ?

Une longue tradition nous apprend que, comme le Christ lui-même, Marie-Madeleine et ses proches étaient d’origine modeste. En fait ce n’est pas tout à fait le cas. Ainsi au Moyen-Age dans « la légende dorée » de Voragine (« légende » littéralement « histoire à lire »), nous lisons : « Marie, surnommée Madeleine, du château de Magdalon, naquit de parents les plus illustres puisqu’ils descendaient de la race royale. Marie possédait en commun avec son frère Lazare, et sa sœur Marthe, le château de Magdalon, Béthanie proche de Jérusalem et une grande partie de Jérusalem. Ils se partageaient les biens de cette manière : Marie-Madeleine eut Magdalon, Lazare retint ce qui se trouvait à Jérusalem et Marthe posséda Béthanie »[1]. Il est précisé qu’après la Pentecôte, ils vendirent leurs biens pour les donner à la première communauté chrétienne. St Jérôme au 4ème siècle avait déjà supposé que Marie-Madeleine était riche. Luc précise que les femmes assistaient Jésus de leurs biens. Même si Marie-Madeleine a les moyens d’acheter « un nard de grand prix », même si Lazare et ses sœurs sont invités chez un notable et eux-mêmes invitent Jésus, cela ne fait pas pour autant d’eux de grands propriétaires. Cela n’en fait pas non plus des parias.

 

Le péché de la chair

Pour une longue tradition de misogynie, pas seulement cléricale, mais aussi de romantisme, aucune tergiversation n’était permise : il ne pouvait s’agir que du péché de la chair. Malgré l’option que prend Mel Gibson dans « La Passion du Christ », rien dans l’évangile ne permet d’identifier la femme adultère (Jn 8) avec la pècheresse de Lc 7 (Luc utilise hamartôlos, et non pas pornè ; ainsi cela ne veut pas dire prostituée, mais plutôt pécheresse publique…). La sensualité des gestes de Marie-Madeleine (oindre la tête du Christ, lui essuyer les pieds avec sa chevelure) alimente assez naturellement le soupçon que cette pécheresse ait d’abord péché contre la chasteté. Admettons que même si l’Evangile ne dit jamais de manière explicite, que Marie-Madeleine ait surtout péché par la chair, cela suppose qu’elle était attirante, jeune et belle.

 

Citons un passage de Raban Maur (9-10ème siècle) : « Marie, depuis qu’elle était devenu une femme, brillait par l’attractivité et la beauté de son corps : harmonieuse, bien proportionnée, le visage attrayant, ses cheveux merveilleux, douce de caractère, brillante et gracieuse dans la conversation (…) Comme la beauté extérieure est rarement associée à la chasteté, et qu’une trop grande abondance de biens est souvent ennemie de la vertu, quand elle devint jeune femme, aimant à se distraire et à se réjouir avec un cœur noble, elle succomba aux plaisirs de la chair. Une jeunesse vigoureuse, des formes attractives, et beaucoup de dons se lassent de la bonne conduite ; un corps beau et un cœur incliné au plaisir conduise à l’amour profane ; la noblesse du sang et la grâce du langage détruisent la prudence du cœur. En bref, tout cela la détourna de la chasteté »[2].

 

Ainsi, elle chuta. Faut-il faire de Marie-Madeleine, comme une grande partie du Moyen-Age, qui la confondait souvent avec sainte Marie l’Egyptienne (3ème siècle) ou comme le romancier grec Nikos Kazantzakis (1885-1957) dans la Dernière Tentation du Christ, une prostituée de bas étage ? On préfèrera le père Bruckberger[3] qui l’imagine parmi ces femmes libres, belles, brillantes et dissolues, aimant le luxe, les fêtes et les plaisirs qui faisaient l’ornement de la cour du roi Hérode. Madeleine était de la race d’Hérodiade, de Salomé. Magdala n’est elle pas à quelques kilomètres du palais d’Hérode à Tibériade ? La présence à ses côtés de Jeanne, femme de l’intendant d’Hérode, montre que le milieu des saintes femmes et celui de la cour n’étaient pas imperméables. Jean-Baptiste lui-même dialogue en direct avec Hérode. L’apocryphe qui nous montre la danseuse Salomé parmi celles qui rejoignirent Jésus fut écrit un siècle après les évènements…

 

Marie-Madeleine qui parcourut jusqu’au sommet, jusqu’au Golgotha, la carrière du repentir et de la sainteté, n’était pas n’importe quelle femme. Il est douteux, si l’on cherche à en faire une figure cohérente, qu’elle se soit arrêtée en chemin sur la voie de la galanterie, et si courtisane elle fut, qu’elle ne l’ait pas été de haut vol. De toute façon, elle n’était pas de celles qui font les choses à demi. Elle ne fut pas seulement une petite fille facile. On l’imagine plutôt comme une fille de feu, une sorte de « Carmen » méditerranéenne, libre, brillante et désinvolte.

 

Une juive hellénisée ?

Juste avant qu’elle entre en scène, sous l’habit de la pécheresse anonyme aux pieds de Jésus, ce dernier prononce cette parole mystérieuse : « La Sagesse a été justifiée par tous ses enfants » (Lc 7, 35). Le père Bruckberger en fait, à partir de là, une juive hellénisée. La Sagesse, ce serait la culture grecque, sauvée par le repentir de la pècheresse, qui en aurait fait une adepte. Il est vrai que dès cette époque, et spécialement dans cette région, la culture grecque était l’alibi des mœurs dissolues. Les juifs austères (pharisiens) s’accrochaient à la Loi de Moïse, surveillant l’application des moindres préceptes. Par contre, l’hellénisme, forme que revêtait alors la modernité et l’ouverture à l’universalisme, justifiait toutes les licences (cf. 1 M 1, 14-15). Qu’à l’époque du roi Hérode, roitelet juif hellénisé, ceci ait déteint sur une jeune juive étourdie comme Marie-Madeleine n’est pas invraisemblable…

 

Une possédée ?

L’Evangile ne présente pas seulement Marie-Madeleine comme une pécheresse, mais comme une possédée, dont Jésus « avait chassé sept démons » (Mt et Lc). Dans un apocryphe juif[4], les sept démons représentent les sept pêchés capitaux. Mais dans le contexte du Nouveau Testament où l’exorcisme des possédés constitue une des principales manifestations de la puissance du Christ, cela veut dire davantage. Laissons la possession à son mystère ténébreux, sans mépriser ce que les évangélistes Matthieu et Luc disent de Marie-Madeleine. Elle était sans nul doute plus qu’une pécheresse ordinaire, plus qu’une femme simplement adonnée au plaisir. Ce n’est pas seulement du péché qu’elle fut délivrée, mais de quelque blessure mystérieuse et bien plus profonde.

 

La promise de Jésus ?

Le romancier Kazantzakis présente une scène assez pénible où Jésus serait allé faire une visite à Madeleine pour la tirer d’une maison de passe. Cela ne trouve aucun fondement dans les évangiles. Marie-Madeleine aurait été une cousine du Christ à qui elle aurait été plus ou moins promise durant son enfance. Cela n’est pas impossible. A l’exception de Matthieu le publicain, il semble que ce soit au sein d’un groupe socialement homogène, sinon d’une seule famille, du moins de quelque chose comme un clan que Jésus recrute les apôtres, tous galiléens. Si une partie des apôtres et des saintes femmes est apparentée à Jésus, pourquoi pas Marie-Madeleine ? Mais, une certaine tradition, évoquée par « la légende dorée » fait de Marie-Madeleine la promise de l’apôtre Jean.

 

L’auteur crétois Kazantzakis va plus loin. Il dit que Marie-Madeleine était promise au Christ ; mais Jésus étant très tôt conscient de sa vocation hors du commun, ne pouvait que décevoir Marie-Madeleine dans son attente ; c’est cette déception et le fait de se retrouver seule qui l’aurait conduite, suivant le romancier grec, à une vie dissolue. A la déception de Madeleine auraient répondu les regrets de Jésus de ne pas avoir mené une vie de famille paisible avec elle. Martin Scorcese, qui a porté à l’écran le roman de Kazantzakis, s’étend complaisamment sur ces regrets…

Mais, rien cependant dans les Ecritures ne vient conforter l’hypothèse que Jésus et Marie-Madeleine aient été amis de jeunesse : au contraire la première rencontre de Jésus et Marie-Madeleine chez le pharisien Simon paraît fortuite. Rien non plus, il est vrai ne vient la contredire ; elle pose en tout cas la question de ce que furent les relations entre Jésus et Marie-Madeleine.



[1] Jacques de Voragine, « La Légende dorée », Gallimard, « La Pléi­ade », 2004, chap. 92, p 510.

[2] Raban Maur, Cahiers de la Sainte-Baume, n°9, p. 23, 1994.

[3] Bruckberger, Marie-Madeleine, Albin Michel, 1992.

[4] Le Testament des douze patriarches, « Le Testament de Ruben », in Ecrits intertestamentaires, Gallimard, « La Pléiade », 1987, p. 817.